Démarches

Four Noborigama


Four plein ciel


Four Raku

Je vais vous révéler un secret : Pascale Bulloz est une alchimiste. Mais n’allez pas croire pour autant qu’elle transforme le plomb en or – il n’y a rien de plus commun. Elle, ce qu’elle fait, c’est de transmuer la terre en une matière subtile, généreuse, à la fois organique et minérale, qui recèle le frémissement de la vie comme l’obstination de la roche. On pourrait dire, en se fiant au don de clairvoyance du jeu de mots, que chacune de ses sculptures est une peau-pierre derrière laquelle se cache – ou se révèle – le regard de l’artiste.

Comme tout alchimiste qui se respecte, Pascale joue avec les quatre éléments. Elle les invoque, les rassemble, règle leur chorégraphie dans une danse magique où l’on ne sait plus qui, de la sculptrice ou de la sculpture, a le pouvoir de soumettre l’autre à sa volonté…

La terre – elle est là, d’abord ; elle est le matériau dont l’œuvre s’extrait. Infinie dans ses textures, dans ses couleurs, dans les formes auxquelles elle se prête. Incontrôlable, imprévisible, peut-être même facétieuse : elle décide de l’état dans lequel la cuisson la pétrifiera.

Le feu – il est l’instrument de la volonté de la terre. Il est l’officiant, celui qui opère le rite de la transsubstantiation ; c’est lui qui travaille à couver l’œuvre, à la faire éclore. C’est un serviteur généreux, mais que sa nature ne porte guère à rester dans l’ombre : il laisse sur la peau de sa partenaire la marque de son étreinte, sa signature.

L’eau – elle est l’arbitre discrète de la métamorphose. C’est une passante, une porteuse d’impermanence : pour que la sculpture existe, elle doit être présente, puis absente. Au commencement, elle est là, invisible, tapie au sein de la terre crue, l’attendrissant, la faisant docile au modelage. À la fin, qu’elle reste, et la forme disparaîtra, et la terre redeviendra boue ; qu’elle s’en aille, qu’elle s’évapore dans la flamme, et le miracle s’accomplira.

L’air – il est le détenteur du principe de vie. Il est le dieu Shou d’Héliopolis, celui qui soulève le ciel ; il est le chaman qui parle avec les esprits. Sa voix porte le murmure des origines et le murmure du devenir, sa respiration enveloppe, caresse, elle insuffle le mouvement. Il sait déchiffrer l’histoire de toutes les vies passées dont la terre porte la trace ; il sait les ramener à la surface, renouer le fil de ces existences. Sous son impulsion, la sculpture se fait la matrice d’une renaissance – ou plutôt, puisqu’il n’y a pas rupture, mais continuité, d’une métempsycose.

Au commencement, donc, est la terre. La terre et l’artiste, seules, face à face. Qui, de ces deux-là, créera l’œuvre ?

À ce moment, Pascale n’a encore qu’une vague idée du thème à venir. Il ne faut pas brusquer la terre ; sinon, celle-ci se rebiffe, se rétracte, elle se refuse à la création. Il faut préserver sa jeunesse – son caractère insoumis, son frémissement sous la caresse de l’air – comme il faut respecter sa vieillesse – le grain chagriné de sa peau, l’éternité dont elle porte le souvenir et la promesse. Il faut laisser venir la lumière et le vent, les accueillir comme des assistants ; qu’ils jouent avec la terre, qu’ils l’agacent, qu’ils l’aiguillonnent, pour que s’instaure une tension, pour que naisse l’expression d’un quelque chose encore indéterminé. Et c’est alors que survient la surprise de la métamorphose : la représentation mentale se change en une forme matérielle – l’idée devient œuvre.

Pascale travaille la terre. Pascale et la terre travaillent ensemble, unies dans l’acte de création. Pour que la terre se fasse chair et pierre tout à la fois, Pascale emploie la chamotte, cette terre cuite pilée que l’on incorpore à la terre crue pour lui donner texture et résistance. Pour que la lumière et l’air soient à ses côtés, Pascale travaille dehors, de préférence, au plus près des forces élémentaires.

Puis le feu entre dans le jeu. Four primitif, four à bois noborigama ou four raku : la flamme enveloppe la terre, travaille sa matière pour la nuancer, la colorer, la vieillir. À l’entrée dans le four, la sculpture était encore une forme en gestation. À la sortie, elle est subitement devenue très ancienne ; c’est un vestige préhistorique, un fossile – mais un vestige en mouvement, un fossile parcouru par la vibration de la vie.

L’accomplissement de la sculpture s’achève ; mais le thème est encore inassouvi. Ce qui vient de s’exprimer veut qu’autre chose s’exprime : une autre œuvre est déjà en attente, qui naîtra de la main, de l’air, de la lumière et du feu ; puis une autre viendra, et encore une autre. Quand tout aura été dit, plus tard, il sera temps de quitter ce thème, de passer à une autre série.

Les sculptures de Pascale Bulloz sont des ouvertures : elles invitent au geste, à la parole. Elles évoquent le témoin qui, dans une course de relais, passe de main en main ; le témoignage qui, pour devenir légende, passe de bouche en bouche.

Les sculptures de Pascale sont des machines à voyager dans le temps : ancrées dans le présent, résolument actuelles, elles apparaissent aussi comme le témoignage d’époques révolues et comme les maillons d’une éternité à venir. La vie existe, la vie a existé, la vie existera.

Les sculptures de Pascale sont empreintes d’une spiritualité que je qualifierais volontiers d’animiste : elles célèbrent la vie présente en toutes choses. Elles chantent un hymne à la nature dans l’infinité de ses incarnations, une polyphonie dans laquelle se confondent règne végétal, règne animal et règne minéral.

Je vous l’ai dit, Pascale Bulloz est une alchimiste. Alors, ces sculptures sorties de ses mains, de l’air, de la lumière et du feu, ces sculptures faites d’une matière qui s’habille de toutes les formes de la nature, que sont-elles en réalité, sinon des pierres philosophales ?…

Alain Créhange